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RD Congo

21-10-2010

Nord-Kivu : des militaires exploitent les minerais, malgré l’interdiction

(Syfia Grands Lacs/RD Congo) Dans certains carrés miniers de Walikale, au Nord-Kivu, l'exploitation des minerais, souvent contrôlée par les militaires, continue malgré sa suspension par le chef de l'Etat en septembre. Principale activité économique – illégale – de ce territoire, riche de toutes sortes de minerais, cette exploitation est aussi à l'origine d'une très grande insécurité.

Matelas sur la tête, gourdes d’eau à la taille, portant quelques effets personnels et des générateurs électriques, des milliers de creuseurs, négociants et commerçants, venus des quatre coins de la RD Congo, quittent progressivement Bibutu par un sentier boueux à la suite des fortes pluies. Ils se dirigent vers Mubi, un autre centre minier de la région.
La carrière de coltan de Bibutu, un des plus grands carrés miniers du pays, exploité artisanalement au fin fond des forêts de Walikale, au Nord-Kivu, se vide depuis la suspension des activités minières. La fraude à outrance lors de l’exportation des minerais et l’insécurité liée à leur exploitation ont poussé, le 10 septembre dernier, le président Joseph Kabila à suspendre leur exploitation artisanale dans les provinces du Maniema, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Le chef de l’État a demandé aux militaires de faire respecter ce moratoire : accès interdit aux carrés miniers et aucune exploitation des mines par les personnes qui s’y trouvent encore. La mesure ne concerne que l’exploitation artisanale. Il est interdit aux négociants d’acheter ou de vendre les minerais issus de cette exploitation.
Mais, cette interdiction n’est pas respectée partout. Quinze civils ont trouvé la mort, début octobre, lors d’un éboulement à Bisiye. Dans ce carré minier, ce sont les paysans de Walikale qui ont abandonné leurs champs, depuis près d’une décennie, qui exploitent la cassitérite. Ils vendaient celle-ci aux négociants dont les avions faisaient des rotations quotidiennes, ravitaillant les zones minières notamment en vivres en échange de minerais. En sortant de la terre l’or, la bauxite, la cassitérite ou le coltan, les creuseurs constituent le premier maillon d’un commerce et d'une chaîne dont les multinationales sont le dernier maillon.

Militaires indisciplinés
Pour le ministre congolais des Mines, "le secteur minier artisanal dans sa forme actuelle ne profite ni à l’État congolais, ni aux provinces, encore moins aux négociants. Il profite plutôt à certains groupes mafieux". Il l’a déclaré lors d’une conférence de presse, faisant allusion à un rapport de l’ONG britannique Global Witness de 2009. Ce document dénonçait l’achat de "minerais du sang" provenant de la RDC "qui financent des groupes armés et alimentent le conflit", par les entreprises Thaisarco (filiale basée à Bangkok d'AMC, groupe britannique), Afrimex (société britannique) et Trademet (société belge).
L'exploitation est intensive, malgré les multiples risques encourus. Les navettes par avions entre Goma et Walikale, ville située à environ 200 km à l’ouest de la capitale provinciale du Nord-Kivu, sont en effet très dangereuses. Faute de piste d’atterrissage, les avions se posent sur une route et finissent leur course dans la forêt à la moindre imprudence. Selon un responsable d’un centre de négoce à Mubi, un petit porteur affrété à 2 500 $, peut embarquer des minerais pour une valeur de 80 000 $ soit plusieurs sacs de 40 kg pour le coltan. Les documents d'enregistrement ne mentionnent que la quantité et le destinataire et non l'origine du produit.
Dans cette région, toutes les carrières sont sous haute tension, contrôlées soit par des miliciens congolais, soit par des rebelles des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), soit par des éléments des Forces armées de la RD Congo (FARDC). L'exploitation du coltan est devenue une activité importante dans la région depuis la fin des années 1990 et le boom des nouvelles technologies (téléphones portables, ordinateurs, etc.) qui a fait grimper son prix sur le marché mondial. Ce qui a poussé les multinationales à diversifier leur approvisionnement.
L’exploitation artisanale des minerais est la principale activité économique de la région, car "elle rapporte plus que les champs", disent les paysans. Ici, la violence se nourrit de l’abondance de matières précieuses. Raison pour laquelle certains militaires passent outre toutes les mises en garde et ne respectent pas la suspension de l’exploitation artisanale. "J’ai dit au colonel qui commande la 25e brigade, basée dans la carrière aurifère d’Omate, qu’il serait arrêté, mais il s’en fout", regrette un colonel de la Garde républicaine à Walikale. Même son de cloche du commissaire de la police de Ndjingala, un centre minier à l’entrée de Bisiye. "Comment arrêter des gens qui se font soigneusement escorter par nos militaires ?", se demande-t-il. Ailleurs, à Walikale-centre, Mubi et Ndjingala, des militaires, arrivés dans la région après la suspension de l’exploitation minière, font régner la terreur. La nuit, ils braquent les boutiques et maisons des commerçants.

Intérêts partagés
De son côté, la société civile demande des solutions durables. Fermeture de la piste de Kilambo pour les rotations d’avions, retrait des FARDC des sites miniers et remplacement par la police minière afin d’assurer la sécurité, reconsidération des titres miniers, évaluation des coopératives minières, octroi des carrés aux opérateurs pour la "petite mine" (exploitation artisanale réglementée)… Des préalables à la réouverture posés par les ressortissants de ce territoire lors de "trois journées minières", tenues à Goma pour la reprise de ces activités et que refusent certaines personnalités. "Même les notables de Walikale font pression sur le gouvernement pour la réouverture des mines", s’étonne le colonel de la Garde républicaine. Mais, du côté gouvernemental, pas de signe de changement.

ENCADRE

Walikale, territoire minier

(Syfia Grands Lacs/RDC) Selon un rapport du Bureau des mines de la RD Congo, le territoire de Walikale compte 27 carrés miniers reconnus officiellement et 46 autres officieusement, mais très actifs dans l’exploitation minière. Les mines occupent 30 % de ce territoire peuplé de près de 900 000 habitants. L’or, la bauxite, la cassitérite, le coltan… sont les principaux minerais qui y sont exploités. Les retombées de leur exploitation sur le développement local sont faibles.
L’exploitation minière artisanale ne tient par ailleurs pas compte de l’environnement, ni des droits des enfants. Dans les carrés miniers, un creuseur sur dix est un enfant.


Taylor Toeka Kakala