26-08-2011
Aujourd'hui adolescents, les enfants nés des viols pendant le génocide de 1994 sont les seuls soutiens de leurs mères souvent rejetées par la société. Ensemble, ils luttent pour leur dignité et leur survie.
Aujourd'hui madame X, une habitante d'un village du centre du Rwanda, vit en bonne entente avec sa fille de 16 ans, née d'un viol pendant le génocide de 1994. "Cela a pris du temps, beaucoup de temps même, mais finalement on s’est compris, elle et moi", confie cette veuve qui revit souvent le calvaire qu'elle a vécu. "Chez moi, le passé se mêle au présent et je m’embrouille", dit-elle, avec un demi-sourire forcé et très effacé.
"Pendant le génocide, j’ai été violée. D’autres ont eu la chance d’en mourir directement. Moi, depuis lors, je porte la mort qui me tue à petit feu", explique-t-elle. Comme dans un cauchemar, tout lui revient. Son mari tué à coups de machette, leur fils aîné - alors âgé de 3 ans - fracassé contre le mur, la file interminable de violeurs qui, à tour de rôle, se relayaient sur elle et ses trois belles-sœurs mortes sous ces assauts, le chef milicien et tueur de sa famille qui jouait le "mari protecteur", l’humiliation, l’exil, et puis cet enfant, fruit de ces viols...
A sa naissance, elle ne voulait pas de cette fille, issue de ces terribles violences. Aujourd’hui, cette adolescente, aussi grande que sa mère, inscrite en 2ème année secondaire, lui est d'une grande consolation. "Le diable d’hier est aujourd’hui une jeune fille intelligente et qui ressemble à sa mère", raconte fièrement sa maman. "Avant, je la détestais autant que les génocidaires. Elle a commencé à attirer mon affection quand elle a commencé à partager ma tristesse et à me consoler. Pour moi aussi l’aimer, c’est me pardonner moi-même d’avoir survécu à la honte et à la mort. Et cela m’encourage à vivre longtemps", explique-t-elle. "Ma famille actuelle, c’est ma fille chérie et moi", murmure encore madame X, presque pour elle-même.
Dans un signe d’encouragement, l'adolescente, souriante, embrasse sa mère et d’une main tremblante essuie la petite perle qui coule sur sa joue droite.
Mères et enfants stigmatisés
Selon Jaёl Nirere, responsable de l'assistance aux victimes de viol au sein de l’association Kanyarwanda, "les enfants des mères violées qui se sont remariées sont tous rejetés autant par la famille maternelle que celle du père adoptif. Par contre, les victimes du viol non mariées le considèrent comme des "cadeaux ou compagnons d’infortunes".
Ces enfants sont très solidaires de leurs mères, car ils sont souvent stigmatisés comme elles et il leur faut se battre pour être reconnus et acceptés par la société. La plupart font tout pour réussir leurs études et aider leurs mères, leur seule famille, à subvenir à leurs besoins.
Des femmes qui ont vécu les mêmes horreurs pendant le génocide se rencontrent, une fois par mois, au centre psychosocial de Kigali où ces compagnes d’infortune partagent leur vie sans détours. "Avec l’une ou l’autre, on se raconte, on se présente, on s’aime, on fait comme si notre vie était normale !", dit l'une d'elles, 46 ans. Puisque leur calvaire n’est pas un secret pour la communauté, elles ne le cachent pas à leurs enfants. "J’ai tout raconté à ma fille. Je lui ai dit comment son indésirable père m’a terrorisée et violée. Ses mots - 'Tu avais refusé de m’épouser et voilà le sort veut que tu m’appartiennes maintenant ! C’est l’amour ou la mort !'-, restent gravés dans ma mémoire. Elle me comprend et me console", témoigne-t-elle.
Pour une des responsables de l’association des veuves du génocide (AVEUGA), plusieurs milliers de Rwandaises ont été violées pendant le génocide. Certaines d’entre elles vivent avec le VIH/Sida, comme madame X, et doivent assurer seules l’éducation des enfants nés de ces crimes. Avec eux, elles luttent sans cesse pour garder leur dignité et continuer à vivre envers et contre tout et tous.
Emmanuel Sehene R.