25-05-2012
(Syfia Grands Lacs /RDC) Sous prétexte de soigner le rhume, au Bandundu, de nombreux enfants sont poussés par les adultes à priser le tabac. Rendus accros à ce produit, ils en consomment jusque dans les écoles. Les médecins s'insurgent contre cette dangereuse pratique.
C’est la récréation à l’école primaire Bobenga à Bandundu-ville, chef-lieu de la province du même nom. Des élèves sortent pour se détendre dans la cour et alentour. Sous les manguiers des parcelles qui bordent l’école, de petits groupes d’enfants se forment. Quelques uns sortent de leurs poches de la poudre de tabac emballée dans des sachets et commencent à l’inhaler et à la passer à leurs amis. "Essayez mon tabac, c’est la production d’hier soir de la très renommée fabricante du quartier Nsele", propose Flayette Ndukute, 14 ans, invitant ses collègues à priser la poudre grise qu’il a apportée, mélange de tabac et de cendre de feuilles et de racines sauvages. "C’est bon, mais j’aime le tabac chocolat de l’avenue Lubwe. On dit que ça soigne la vision et le rhume", réplique Jackson, son ami de classe encouragé par ses parents dès 12 ans à consommer le tabac chaque fois qu’il souffrait d’un rhume. Depuis, il ne se sépare plus de sa poudre grise à laquelle il est devenu accro.
Pour "soigner" le rhume, un mal de tête ou une petite fièvre, beaucoup d’adultes à Bandundu-ville recourent au "tumbako ya zolo" (tabac à priser en Kikongo, ndlr) qu’ils inhalent plusieurs fois dans la journée. Des habitudes qu’ils ont finies par transmettre aux tout petits.
"C'est une drogue"
Certains fabricants avant de mettre leur produit sur le marché emploient même des enfants pour en tester la qualité. "Avant qu’il ne parte à l’école, ils m’aident à les griller, moudre et tamiser. Ce sont eux qui font le premier essai avant que les clients n’arrivent afin de me rassurer que le travail est bien fait et que le tabac est de bonne qualité", confirme Eboma dont la fille de 16 ans est devenue par le fait même une priseuse tenace. "C’est le gagne-pain familial. Tout le monde doit mettre la main à la pâte", justifie cette mère de famille. Vendu à 50 Fc (0,05 $), la petite mesure qu'adultes et enfants peuvent acheter partout en ville, le tabac s’écoule comme du pain. "Je ramène rarement d’invendus", se vante Joséphine Ntoko, une fabricante du quartier Lisala.
Mais les professionnels dénoncent ce tabac dangereux pour la santé, surtout des enfants. "Gare aux parents qui prennent le risque de dégager les narines de leurs enfants atteints de rhume en y introduisant de la poudre de tabac", met en garde Fabrice Divert Emoeny, neurologue, après avoir appris qu’une mère a failli intoxiquer son fils avec ce produit. Le tabac contient de la nicotine, fait-t-il observer. A faible dose elle produit une légère euphorie, atténue la fatigue et augmente la tension artérielle. "Mais son inhalation répétée à forte dose finit par entraîner la toxicomanie. Les enfants doivent s’en abstenir car leur organisme est encore fragile, défend le neurologue. C’est une drogue".
Le mauvais exemple des adultes
Difficile cependant d’appliquer les recommandations du neurologue, car les enfants imitent les adultes. Ainsi dans sa classe, cette enseignante de Bandundu n’hésite pas à échanger la poudre avec ses apprenants : "Quand j’en ai envie, je demande à quiconque parmi mes élèves de m’en donner un peu. On ne se le refuse pas". "Les adultes le font, pourquoi pas nous", rétorquent souvent les enfants à qui on interdit de priser le tabac.
Emany Ngulungu, lui, se souvient de son enfant qui se soustrayait régulièrement de sa vigilance pour aller priser le tabac. Il ne s’est repenti que grâce à l’intervention de son médecin qui l'avait prévenu que sa vie était en danger s’il n’arrêtait pas de consommer ce produit. Asthmatique, l’analyse du scanner avait démontré que ses poumons étaient déjà affectés et ses bronches ulcérées. De même, Tietie Wa Sene, grand consommateur de "tumbako ya zolo" avait perdu sa santé avant d’arrêter. "En son temps, malgré la prise de ce produit, le rhume lui revenait toujours et son raisonnement était déréglé", témoigne François son père.
Désiré Tankuy