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RD Congo

25-05-2012

Goma : les "emplois-héritages" verrouillent le marché du travail

Dans les entreprises de Goma, tant publiques que privées, de même qu’ailleurs en RDC, un travailleur qui meurt est remplacé par un membre de sa famille. Souvent, ces derniers n’ont pas la même formation. Une pratique qui affaiblit la qualité du travail pendant que des chômeurs bien formés se lamentent.

"Tous, c'est-à-dire jeunes, femmes et vieux au travail" ; c’est le mot lancé par Tchernozen Kambale, président de l’Union nationale des travailleurs du Congo lors de la journée internationale du travail célébrée ce 1er mai 2012. Malheureusement, tout le monde n’a pas accès à l’emploi. "Ma dernière demande a été rejetée par une entreprise publique qui cherchait un animateur sanitaire, domaine que j’ai étudié à l’université. Mais celui qui a été retenu a fait histoire : il a succédé au poste de son père", raconte Emanuel Nimba.
Depuis une décennie, dans certaines entreprises publiques à Goma et partout ailleurs en RD Congo, il faut être membre de la famille d’une personne décédée pour obtenir son poste. Peu importe sa formation ou son niveau d’études. Le cas de l’entreprise de traitement et distribution d’eau est un exemple : "Depuis le décès, il y a deux ans, de notre ingénieur qui travaillait dans le site de traitement de l’eau, son aide technicien occupe le poste. Ses compétences sont insuffisantes. Mais, dans l’organigramme de l’entreprise, c’est en fait le fils de l’ingénieur, gradué en informatique, qui touche le salaire de son père", confie un agent qui a préféré garder l’anonymat.
Même chose pour cette femme qui reconnait la différence en termes de productivité avec son mari décédé, grâce à qui elle a eu cet emploi : "Je suis chargée de monitoring et analyse ; mon mari était chargé de consultance en matière psychologique. Il m’était difficile d’occuper son poste, je n’aurais pas les mêmes résultats que lui… " Emile Tshimanga, administrateur adjoint d’une organisation privée de Goma, précise les conditions de remplacement dans son entreprise : "Une personne peut remplacer son père ou son mari à son poste à une seule condition : que le défunt ait signé un contrat à durée indéterminée". Dans ce cas, précise-t-il, c’est l’entreprise qui est perdante : elle perd des compétences.

Des postes hérités
Dans certaines firmes, si le parent meurt, l’un des ses fils récupère son numéro matricule et bénéficie de tous ses avantages : "Mon père fut comptable à l’Inspection nationale de la police à Kinshasa ; actuellement, je l’ai remplacé et suis payé au niveau de son grade", confirme Seleo, un agent au service de la comptabilité de l’inspection nationale de la police de passage à Goma. Pour d’autres, l’enfant bénéficie des avantages et non du poste : à l’Agence congolaise de presse de Goma, son directeur, décédé en 2005, a été remplacé par l’un de ses fils, gradué en anglais. Celui-ci s’est finalement retiré, faute de compétences pour le poste. Mais actuellement, confirme notre source, il continue à toucher le salaire de son père... A la société nationale d’électricité (SNEL), lorsqu’un agent meurt, il est remplacé par une autre personne compétente, qui remplit tous les critères de ce poste. Mais la convention collective de cette entreprise stipule, en son article 27, qu’ « en cas de vacances d’emploi, décès ou autres, à niveau d’études, qualifications et expériences égales, une priorité d’engagement [est accordée] aux enfants des travailleurs décédés, pensionnés; ainsi qu’aux veuves des travailleurs ».

Un marché de l’emploi fermé
Les chercheurs d’emploi sont mécontents. Selon eux, « le travail dans les entreprises en RDC devient un 'emploi héritage », déplore Benjamin Musemakweli, analyste scientifique. Pour Eric Ngusu, étudiant en deuxième licence en économie de gestion, « ces enfants qui occupent actuellement ces postes imitent leurs parents par la mauvaise gestion, caractéristique des entreprises en RD Congo ». Il se développe un vocabulaire : « Pour être retenu dans une entreprise, il faut avoir un parapluie », témoigne un membre du comité des chômeurs de Goma. Selon ce dernier, « le marché de l’emploi en RDC est une question de famille, d’amis et d’appartenance ethnico-religieuse ». Jean Mbale, le président des syndicalistes de l’Union des travailleurs du Congo (UNTC) pense quant à lui que « cette situation est due à l’irresponsabilité de l’Etat qui ne parvient pas à mettre en retraite ses agents ».
Pour Benjamin, « ces pratiques non seulement freinent l’initiative de Congolais qui pouvaient mieux servir leur pays, mais aussi excluent des jeunes intellectuels, venus de l’université, de la gestion du pays ».

Cosmas Mungazi