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RD Congo

06-07-2012

Sud-Kivu : les entreprises locales asphyxiées par les taxes

Asphyxiées par les taxes, concurrencées par les importations, les grandes entreprises du Sud Kivu sont souvent contraintes de fermer et les investisseurs hésitent à se lancer. Toute l'économie de la région en pâtit : les produits locaux ne sont pas valorisés, le chômage est très important, les sorties de devises importantes.

Il ne reste que trois usines en fonction sur les dizaines qui tournaient au Sud-Kivu, à l'Est de la RD Congo, il y a trois décennies : la Bralima (fabrication de la bière et limonades), la Pharmakina (fabrication et commercialisation de la quinine), GINKI, Groupe Industriel du Kivu, (fabrication de matelas et coussins), toutes trois implantées à Bukavu. Une autre reprend vie, la Cimenterie de Katana, à 45 km au nord de Bukavu. La grande sucrerie de Kiliba, dans la plaine de la Ruzizi, territoire d’Uvira, peine quant à elle à se réveiller. Les différentes tentatives d’implantation de nouvelles unités se heurtent au poids des taxes, au manque de crédit, à l’insuffisance de l’énergie, à un mauvais climat des affaires et à la concurrence des produits venant de l’extérieur.

Concurrence des importations
"Les entreprises locales subissent un harcèlement fiscal et ne bénéficient, en plus, d’aucune protection de la part de l’Etat ″, explique Elysée Mudimbi, opératrice économique et vice-présidente de la Fédération des entreprises du Congo (FEC), section du Sud-Kivu. La multiplicité des taxes, des services d’imposition relevant du gouvernement central, provincial et autres entités territoriales décentralisées ne permettent pas aux entrepreneurs d’être compétitifs. En outre, constate la FEC, la tarification douanière dans notre province n’est pas de nature à encourager les opérateurs économiques.
"Acculés par des taxes et impôts, fortement concurrencé par le Burundi et la Tanzanie, nous avons été obligé de mettre la clef sous la porte. Comment comprendre que pour une bouteille d’un litre d’eau vendu à 1200 Fc, l’ensemble des taxes et impôts à payer représente près 60% du prix !", s'insurge un des responsables de Maji Safi, une unité de production d’eau minérale implantée en 2009 à Uvira qui a du fermer un an plus tard.
Fermées depuis plusieurs décennies, la cimenterie, qui faisait jadis la renommée du Sud-Kivu, a été relancée en avril 2011. Son objectif était de produire un sac de ciment qui revienne entre 12 et 15 $, accessible à la majeure partie de la population. Soumise à de multiples taxes, notamment sur les matières premières importées de Tanzanie, elle doit en plus payer une taxe de 3 $ sur chaque sac de ciment produit. Impossible d'atteindre cet objectif et les autorités ont refusé de les exonérer de taxes ce dont bénéficient cependant certains importateurs qui vendent leur ciment moins cher. L'entreprise a du mal à écouler son produit et à embaucher des jeunes travailleurs affirment certains responsables qui ont gardé l’anonymat de peur d’être inquiétés.
Un responsable des Etablissements Mugote qui met en bouteilles de l'eau minérale, désapprouve aussi l'attitude des autorités qu’il qualifie ″d’irresponsables" : ″Pour avoir des bénéfices et continuer à fonctionner, nous sommes obligés d’accroitre le prix d’un litre d’eau de 1000 Fc à 1500 Fc et dans ce cas, nous n’écoulerons plus un seul demi litre d’eau, car le marché est inondé du même produit venant du Rwanda (Inyange), ou d'Ouganda (Ruwenzori) vendu moins cher.″
"L’implantation d’unités de production contribuerait pourtant à la création d’emplois et à la valorisation des produits locaux, estime Milabyo Mughima, de la FEC. Toutes nos importations exigent des sorties intempestives de devises."

Multiplication des taxes
Une même entreprise est taxée de multiples fois. Le propriétaire d’un hôtel de Bukavu explique être soumis à la fois à l’impôt sur le bénéfice, aux taxes du Fonds de promotion du tourisme, de la Division de l’environnement, de celle de l’industrie, à l'IPMEA (Industries, petites et moyennes entreprises, artisanat), Santé, sports et loisirs, Culture et Arts, SONECA (Société nationale des éditeurs, compositeurs et artistes), au Fonds de promotion culturelle, DGI (Direction générale des impôts, DGRAD (Direction générale des recettes administratives et domaniales… ″Comment tirer des bénéfices et continuer à travailler en payant tout mon personnel″ (29 personnes), se lamente-t-il.
D’autres services ont étendu leur champ d’action, comme l’OCC (Office Ccngolais de Contrôle) qui contrôle maintenant tous les biens, même des fers à béton et les véhicules à l’importation,… ″Des produits sur lesquels, l’OCC ne dispose pas, pourtant, d’expertise. Une véritable douane à côté de la douane, pourrai-t-on dire″, nargue Adolphe Bazibuhe, responsable d’une entreprise de construction.
Pour le ministère provincial de l’Economie et finances, les entrepreneurs se lamentent trop et ne sont pas du tout créatifs. Ils veulent tous, être importateurs et exportateurs au lieu de songer à créer des petites usines au niveau de la province. Il est catégorique, ″Aucun contrôle ni recouvrement des taxes et droits dus à l’Etat ne se fait sans requête des régies financières. Il invite les entrepreneurs à dénoncer tous les fraudeurs. ″Malheureusement, la situation est tout autre", réplique Milabyo, du patronat du Sud-Kivu.

Electricité, main d’œuvre, routes…
L’énergie électrique insuffisante et le manque de main-d’œuvre qualifiée bloquent aussi l’émergence des entreprises, admettent les responsables de la FEC. Les rares unités existantes recourent à des générateurs pour fonctionner. ″Ma production est faite à plus de 95% par l’utilisation du générateur, ce qui n’arrange pas mes affaires″, explique, Bigabwa Big, responsable d’une boulangerie à Bukavu. De villages entiers, où se trouvent des grandes unités de production agro-pastorale, ne sont pas desservis en courant électrique de la SNEL. ″S’il y avait du courant, nous aurions déjà installée une laiterie dans notre ferme, regrette, Zigabe Kamushera, propriétaire d’une ferme à 65 km de Bukavu. Et s’il faut évacuer ces produits vers les centres urbains, avec des routes complètement délabrées, le risque est grand de les voir tous détériorés en cours de route, laissent entendre la plupart des entrepreneurs soucieux d’investir dans les milieux ruraux.
Quant aux employés, ce sont souvent des gens sans contrat, des membres de la famille, des amis. "Nous avons du mal à réaliser des bénéfices, nous préférons donc prendre des gens qui ne posent pas trop de problèmes, affirme, un responsable d’une entreprise locale. "Il arrive parfois, hélas, que ces frères ou sœurs, amis,… en qui on place toute sa confiance, trahissent et mettent en mal la bonne marche de l’entreprise", concède-t-il.
Pour le Professeur A. Mutabazi, économiste, il serait indiqué, de favoriser l’accès aux crédits et de tenir compte de la tarification douanière des pays voisins pour protéger les entreprises locales. Des efforts sont en train d’être fournis pour harmoniser les tarifs douaniers dans le cadre de la CEPGL, informe un membre du cabinet du gouverneur de province, de retour de la réunion des gouverneurs de provinces frontalières des pays de la CEPGL, tenue à Bujumbura en juin.

Jean Chrysostome Kijana